Ella

Production :
Compagnie Yves Beaunesne

Coproductions :

Scènes Vosges

Avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles du Grand Est

Saisons :
24-25 / 25-26 / 26-27

Synopsis

« Une patte de lapin peut vous porter chance, mais elle ne l’a pas porté au lapin » (Ambrose Bierce).

La pièce est le récit par Ella de sa vie. Née au début de la Première Guerre mondiale, elle est rejetée dès sa naissance par son père qui la frappe jusqu’à ce qu’elle en «devienne idiote». Lorsqu’elle a vingt et un ans, le père la donne en mariage à un marchand de bestiaux qui en a quaranteneuf et qui vit déjà avec une autre femme dont il a cinq enfants. Elle suit son mari à Wangen, en Souabe, où elle donne naissance à son fils Josef. Brutalisée par son mari, persécutée par sa belle-mère, croulant sous le travail, elle tente de se noyer. Son mari la fait enfermer pour la première fois dans un établissement
psychiatrique de Weissenau. Au moment du divorce, il lui enlève la garde de l’enfant. Ella travaille sans papiers chez des paysans, ensuite comme femme de ménage aux chemins de fer. Lorsqu’elle vole le manteau de sa voisine, on la condamne et on l’examine à nouveau pour troubles psychiques. À la suite de son internement à l’hôpital psychiatrique de Zwiefalten,
sa soeur Lena est nommée tutrice. Pendant la guerre, elle est libérée provisoirement et vit chez sa soeur qui l’installe dans un poulailler. Elle s’enfuit parce qu’elle ne peut «plus supporter la puanteur». Vers la fin de la guerre, elle rôde à Munich, se retrouve enceinte de sa fille Barbara qu’elle doit abandonner dans un foyer pour nourrissons. Bientôt, elle est à nouveau arrêtée pour vagabondage. Au début des années cinquante, elle recommence ses visites forcées dans différentes institutions psychiatriques ; on décide de la stériliser de force. Quand Lena se rend compte qu’Ella est maltraitée, elle empêche le transfert de sa soeur dans un établissement pour malades graves, situé dans la ville de Haar, où Ella a déjà vécu et assisté au meurtre d’une vieille patiente par une infirmière. Elle vit désormais chez Lena, dans le poulailler, avec les
richesses accumulées tout au long de sa vie : sa cafetière, son téléviseur.

Note d’intention

L’auteur, qui cherche les points faibles du spectateur et vise droit sa sensibilité, s’est attaqué d‘abord à l’écriture et aux bases de la fable théâtrale, de la structure à la langue en passant par les perspectives de récit et les effets de distanciation. Ensuite, il nous attaque sur un plan plus intime : comment se fait-il que nous puissions encore supporter une telle misère ? A l’heure où l’hostilité envers les pauvres s’exprime de plus en plus ouvertement en France, où les dégradations de centres d’accueil, les arrêtés antimendicité, la chasse aux sans-abri dans la rue et les actes contre les démunis se multiplient dans le pays, où un nombre grandissant de communes et de Français rejettent cette population, où entre migrants et SDF s’installent confusion et concurrence, ce récit nous renvoie à la constatation que depuis un siècle, le monde n’a cessé de tracer une frontière entre les faibles et les puissants, pour finir par créer la « pauvrophobie ».

Achternbusch, souvent appelé par la critique « l’anarchiste bavarois », avait senti venir le vent mauvais vent, l’effritement des valeurs d’hospitalité et de solidarité. Il a créé, pour porter la parole de ces sans-parole, une plus que pauvre interprète, Ella, persona non grata, figurante d’une pièce qui se joue sans elle. En nous donnant Ella, Achternbusch, écrivain et cinéaste, prend le rôle d’un photographe et montre, par le prisme théâtral, ce visage qui nous regarde dans toute sa monstruosité, son ridicule, sa tristesse d’être rejeté par la société, un être qui fait pourtant partie de nous. Le langage trahit un cerveau tourmenté, allant toujours en rond dans une expérience logorrhéique, détruisant la logique des enchaînements par ses dérives langagières.

Pour donner voix à cet auteur en colère, je fais le choix de rendre à la mère sa voix, et non de passer, comme l’indiquent les didascalies, par le truchement du fils qui porte une perruque et un vêtement féminin. En accord avec l’auteur, je veux avancer sans ce transit et rendre la voix à la génitrice de la parole. Elle est habitée, traversée, délogée d’elle-même par une foule de voix. Le récit de son exclusion nous saute à la gorge et nous met à la même place que le fils, qui a ingurgité toute sa vie l’histoire de sa mère. Les registres de langue oscillent entre le pauvre et le savant en fonction des voix qu’Ella reprend comme un perroquet, le plus souvent inintelligibles pour elle et pourtant bien écoutées et retenues. Ce trop-plein de voix presque toujours tyranniques est régurgité au seul interlocuteur de la parole d’Ella, le public, qui reçoit cette confession désarticulée, traversée de lapsus, de tournures dialectales, d’inachèvements, de ressassements. Ce qui reste, avant l’histoire même de la déchéance de cette femme, c’est cette voix dépossédée, abêtie, meurtrie mais non domestiquée, et qui, par la force de la catharsis théâtrale, rend vie à ce qui était mourant, pour faire de cette femme-totem le réceptacle en creux de toutes les rages de vivre.

J’aimerais donner ainsi forme aux murmures qui nous traversent pour nous rappeler que nous sommes des créatures condamnées à la parole, et que, dans cette soumission à l’empire des mots, marchant même le long d’un abîme, nous marchons sans cesse. La parole nous tient debout. Achternbusch, ce gardien du phare qui aimait d’abord les vivants, ne laisse pas le temps à notre intelligence de s’endormir ; avec lui elle ne peut rouiller : à l’écouter, on a moins de chance de se réveiller méchant sans le savoir. Son théâtre est là pour situer la douleur à un autre niveau, pas pour l’abolir ou la nier. Si les histoires de ses personnages ne sont en fait rien d’autre que des récits de guerre, nous travaillant, elles oeuvrent à nos soubassements. Il faudrait arriver à se regarder jusqu’à l’arrière de ses os. Savoir tendre sa ligne, être sur le bouchon. Ou même être dans la mouche qui se prend au papier collant. Et redire chaque jour un “abracadabra”, qui signifie en hébreu ancien “envoie ta foudre jusqu’au bout”.

Clotilde Mollet sera Ella. Elle est de ces rares actrices qui nous révèlent en profondeur que si l’on prend l’image dans le sens normal, c’est le chaos, mais que dès qu’on la retourne, une constellation se fait jour. Quand je l’entends, je me souviens de cette musique qui s’échappait à travers les fissures et qui s’en allait vers la vallée, s’insinuait dans les tanières des renards, allait se mêler à la pluie, pénétrer la terre, cette terre que nous avons soudain l’impression de n’avoir jamais tant aimée, la plus douce, la plus proche de nous. C’est un feu qui signale l’horizon sur un monde de glace. Clotilde nous fait sortir du rang et trouver cette lumière, quoi qu’il en coûte. Pour laisser nos âmes grandir et se répandre au-dehors.

Elle sera accompagnée de Camille Rocailleux, musicien et interprète avec qui je partage beaucoup de bonheurs théâtraux depuis déjà quelques années. Il donnera sur le plateau l’écho de la voix d’Ella avec son talent de percussionniste qui sait si bien provoquer les collisions de nuages de poussière et de gaz dans la formation des galaxies. Il pourrait très bien dire que chanter nous hausse vers la clarté, même quand nous descendons vers les notes à pénombre. Ella ne peut pas garder le silence. Quel murmure se lèvera de ce qui n’a pas de nom ?

« Tu ne peux pas, simplement parce que tu trouves que l’air est mauvais, cesser de respirer » (Fassbinder)

Yves Beaunesne, mai 2024.

Distribution :

Clothilde Mollet

Ella

Camille Rocailleux

Musicien

Equipe de production :

Traduction et dramaturgie : Marion Bernède
Scénographie et vidéo : Damien Caille-Perret
Lumières : Nathalie Perrier
Création musicale : Camille Rocailleux
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz


Responsable de production : Antoine Gardent
Régisseur plateau : Eric Capuano
Régisseur lumière : Karl-Ludwig Francisco
Habilleuse : Catherine Bénard
Régisseur général et son : Olivier Pot